Quand Durkheim publie Les Règles de la méthode sociologique en 1895, il cherche à donner à la sociologie un objet propre, distinct de la psychologie et de la philosophie morale. Cet objet, c’est le fait social. Sa définition du fait social reste le point d’entrée le plus direct pour comprendre ce que la sociologie étudie, et pourquoi elle ne se réduit pas à une opinion sur la vie en société.
Définition du fait social chez Durkheim : trois critères à distinguer
Durkheim définit le fait social comme une manière d’agir, de penser ou de sentir qui remplit simultanément trois conditions. Ces critères ne sont pas interchangeables : c’est leur combinaison qui fait la spécificité du concept.
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| Critère | Ce que Durkheim entend | Exemple classique |
|---|---|---|
| Extériorité | Le fait social existe en dehors de l’individu, avant sa naissance et après sa mort | La langue française préexiste à chaque locuteur |
| Contrainte | Il s’impose à l’individu, qui subit des sanctions (formelles ou informelles) s’il s’en écarte | Ne pas saluer un collègue provoque un malaise social perceptible |
| Généralité | Il se retrouve dans l’ensemble d’une société donnée, pas seulement chez quelques individus | Le taux de suicide varie selon les groupes sociaux, pas selon les humeurs personnelles |
L’extériorité est le critère le plus contre-intuitif. Durkheim ne nie pas que les individus pensent ou ressentent. Il affirme que certaines de ces pensées et de ces pratiques ne trouvent pas leur origine dans la conscience individuelle.
La contrainte, elle, ne se limite pas à la loi ou à la police. Elle inclut la pression diffuse du groupe : le regard désapprobateur, la moquerie, l’exclusion silencieuse. C’est cette dimension informelle qui rend le fait social si difficile à percevoir pour celui qui le subit.
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Fait social et méthode sociologique : traiter les faits sociaux comme des choses
La définition du fait social n’a de sens que reliée à la méthode que Durkheim propose. Sa formule célèbre, « traiter les faits sociaux comme des choses », ne signifie pas que les pratiques humaines sont des objets inertes. Elle signifie que le sociologue doit les observer de l’extérieur, les comparer, les mesurer, sans les réduire à l’intention de ceux qui les vivent.
C’est cette posture qui distingue la sociologie de la psychologie. Le psychologue s’intéresse au vécu individuel. Le sociologue, dans la perspective durkheimienne, cherche des régularités collectives qui ne s’expliquent pas par la somme des motivations personnelles.
Le suicide comme démonstration méthodologique
Dans Le Suicide, Durkheim ne s’intéresse pas aux raisons pour lesquelles tel individu met fin à ses jours. Il observe que les taux de suicide varient de façon stable selon la religion, le statut matrimonial ou le degré d’intégration sociale. Ces variations ne relèvent pas de la psychologie individuelle : elles manifestent un fait social, la cohésion du groupe, qui pèse sur les conduites individuelles sans que les personnes concernées en aient conscience.
Cette démarche reste le modèle de ce que Durkheim entend par méthode sociologique appliquée au fait social : partir de données observables, comparer des groupes, identifier des régularités, puis remonter vers la cause sociale.
Algorithmes et réseaux sociaux : le fait social face aux plateformes numériques
Les exemples de Durkheim (la religion, le droit, les règles de politesse) reposaient sur des institutions stables, visibles, souvent codifiées. Les plateformes numériques posent un problème différent : elles produisent des régularités comportementales massives sans institution formelle identifiable.
Quand des millions d’utilisateurs adoptent le même format de vidéo courte, utilisent les mêmes expressions ou suivent les mêmes séquences de navigation, on observe bien les trois critères du fait social :
- Extériorité : le format préexiste à chaque utilisateur, imposé par l’architecture technique de la plateforme et les normes du groupe
- Contrainte : publier un contenu hors norme (trop long, sans musique, sans sous-titres) entraîne une sanction algorithmique (moins de visibilité) et sociale (moins d’interactions)
- Généralité : ces pratiques se retrouvent à l’échelle de populations entières, indépendamment des préférences individuelles déclarées
En revanche, une différence de taille sépare les faits sociaux classiques de ceux produits par les plateformes. Chez Durkheim, la contrainte émanait de la société elle-même, à travers des normes transmises par la famille, l’école, la religion. Sur une plateforme numérique, la contrainte passe aussi par un algorithme conçu par une entreprise privée, qui oriente les comportements collectifs selon des objectifs commerciaux.
Cette différence ne rend pas le concept inutile. Elle oblige à l’affiner. Le fait social numérique combine une pression sociale réelle (le groupe d’utilisateurs qui fixe les normes du contenu acceptable) et une pression technique (l’algorithme qui amplifie ou étouffe certains comportements). Analyser l’un sans l’autre produit une image incomplète.
Sociologie durkheimienne et psychologie : une frontière toujours opérante
La question revient souvent : pourquoi ne pas expliquer les comportements en ligne par la psychologie individuelle, les biais cognitifs, l’addiction aux écrans ? Durkheim répondrait que ces explications, même justes à l’échelle de l’individu, ne rendent pas compte des régularités observées à l’échelle d’une population.
Un biais cognitif est universel. Il ne permet pas de comprendre pourquoi les pratiques numériques varient d’un pays à l’autre, d’une classe d’âge à l’autre, d’un réseau social à l’autre. Ces variations sont précisément ce que la sociologie identifie comme des faits sociaux : des régularités collectives irréductibles aux propriétés psychologiques des individus.
C’est là que la définition du fait social garde toute sa portée. Elle ne prétend pas que l’individu n’existe pas ou qu’il est un automate. Elle affirme qu’il existe un niveau d’analyse propre, le niveau social, qui possède ses propres régularités, ses propres causes et ses propres méthodes d’observation.
Ce que le concept ne couvre pas
Le fait social durkheimien a des limites reconnues. Il décrit mal les phénomènes émergents, ceux qui n’ont pas encore atteint la généralité. Il tend à sous-estimer la capacité des individus à transformer les normes, pas seulement aux subir. Des sociologues comme Weber ou Boudon ont proposé des approches complémentaires, centrées sur le sens que les acteurs donnent à leurs actions.
Mais le fait social reste la base de toute enquête sociologique sérieuse : avant de comprendre pourquoi les gens agissent, il faut d’abord établir ce qu’ils font collectivement, et constater que ces pratiques ne se réduisent pas à des choix individuels libres. Cette exigence méthodologique, posée il y a plus d’un siècle, n’a rien perdu de sa pertinence face aux phénomènes numériques contemporains.

