Femmes turc et féminisme : les nouveaux visages de la lutte

En Turquie, le féminisme ne se résume pas à un héritage laïque figé dans les années 1980. Depuis quelques années, de nouveaux visages émergent, portés par des femmes qui refusent de choisir entre foi et émancipation, entre identité kurde et droits des femmes. Ce renouvellement du mouvement féministe turc bouscule les lignes traditionnelles et redéfinit les contours de la lutte.

Féminisme musulman en Turquie : une brèche dans le monopole laïque

Pendant des décennies, le mouvement féministe turc s’est construit autour d’un socle laïque hérité du kémalisme. Les femmes voilées y trouvaient rarement leur place. Elles étaient marginalisées par deux camps à la fois : celui des féministes séculières, qui les considéraient comme soumises à un ordre patriarcal religieux, et celui des milieux islamistes conservateurs, qui leur assignaient un rôle domestique.

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Cette impasse a poussé une nouvelle génération à tracer sa propre voie. L’ONG Havle, fondée en 2018 à Istanbul par Kübra Hatem, se présente comme la première organisation féministe musulmane du pays. Son objectif : déconstruire les interprétations patriarcales de l’islam tout en revendiquant un féminisme ancré dans une lecture critique du Coran.

Havle offre des espaces de parole aux femmes voilées, leur permettant de formuler des revendications propres sans passer par le filtre des organisations laïques ni celui des structures religieuses conservatrices. Pour Hatice Kübra, universitaire et professeure d’anglais, l’islam et le féminisme ne sont pas contradictoires mais complémentaires. Elle décrit son engagement comme une réponse à une question simple : que dirait-elle un jour à ses enfants s’ils lui demandaient ce qu’elle avait fait alors que la situation se dégradait ?

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Groupe de femmes turques réunies autour d'une table dans un centre communautaire, discutant de féminisme avec des brochures et ordinateurs, diversité vestimentaire incluant hijab et tenues modernes

Ce positionnement dérange. Les féministes laïques y voient parfois une récupération religieuse. Les conservateurs y perçoivent une trahison. Cette double hostilité prouve, en creux, que le féminisme musulman touche un point sensible du débat turc.

Militantes kurdes et répression : le prix de l’engagement féministe

Vous avez déjà remarqué que les articles sur le féminisme turc mentionnent rarement le sort des militantes kurdes ? Le mouvement des femmes kurdes constitue pourtant l’un des piliers les plus actifs de la lutte féministe en Turquie, avec des structures organisées comme le TJA (Mouvement des femmes libres).

Le gouvernement turc traite ces militantes comme des menaces sécuritaires. En juin 2026, Ayşe Gökkan, ex-maire de Nusaybin et ancienne porte-parole du TJA, a été condamnée à 19 ans et 6 mois de prison par le tribunal pénal de Diyarbakır. Le motif principal : « appartenance à une organisation terroriste » liée au PKK.

Gökkan n’est pas un cas isolé. Elle illustre un mécanisme de répression systématique qui cible spécifiquement les femmes politiques kurdes engagées dans la cause féministe. La condamnation fait suite à un nouveau procès ordonné par la Cour de cassation, signe que la pression judiciaire s’inscrit dans la durée.

Ce que révèle cette situation :

  • Les militantes kurdes subissent une double criminalisation, à la fois pour leur identité ethnique et pour leur engagement féministe
  • Les peines prononcées visent à décourager toute structuration autonome du mouvement des femmes kurdes
  • La frontière entre activisme féministe et accusation de terrorisme reste volontairement floue dans le droit turc actuel

Pour les organisations internationales de défense des droits, ces procès constituent des atteintes directes à la liberté d’expression et d’association.

Féminisme turc face au gouvernement Erdoğan : un recul organisé des droits

Le contexte politique turc pèse lourdement sur les droits des femmes. La politique menée sous la présidence de Recep Tayyip Erdoğan a progressivement réduit les marges de manoeuvre des organisations féministes, qu’elles soient laïques, musulmanes ou kurdes.

Jeune femme turque tenant une pancarte artisanale féministe en turc sur une place publique avec une mosquée ottomane en arrière-plan flou, symbole du féminisme contemporain en Turquie

Le retrait de la Convention d’Istanbul en 2021 reste le symbole le plus marquant de ce recul. Cette convention du Conseil de l’Europe, signée en 2011 dans la ville même qui lui donne son nom, engageait les États à prévenir et combattre les violences faites aux femmes. La Turquie a été le premier pays à la ratifier, et le premier à s’en retirer.

Ce retrait n’est pas un acte isolé. Il s’inscrit dans une stratégie plus large du gouvernement qui valorise un modèle familial conservateur. Les déclarations publiques d’Erdoğan sur le rôle « naturel » des femmes comme mères et épouses alimentent un discours normatif repris par les institutions.

Les féministes turques font face à un paradoxe : la contestation n’a jamais été aussi diverse ni aussi réprimée. Les manifestations du 8 mars à Istanbul rassemblent chaque année des dizaines de milliers de femmes, malgré les gaz lacrymogènes et les arrestations. Cette persistance témoigne d’une résilience que la répression ne parvient pas à briser.

Nouvelles formes de lutte féministe en Turquie : le numérique et les alliances inédites

La créativité militante turque ne se limite pas à la rue. Les réseaux sociaux sont devenus un espace de mobilisation majeur, permettant de contourner la censure médiatique. Des comptes Instagram et des collectifs en ligne relaient les violences faites aux femmes, documentent les procès politiques et coordonnent des actions de solidarité.

Ce qui distingue la période actuelle, c’est aussi la convergence entre des courants qui s’ignoraient. Féministes laïques, féministes musulmanes et militantes kurdes trouvent des terrains d’entente ponctuels, notamment sur les violences conjugales et les féminicides. Ces alliances inédites dépassent les clivages historiques du mouvement.

  • Les collectifs numériques permettent aux femmes isolées géographiquement d’accéder à des ressources juridiques et à du soutien
  • Les féministes musulmanes apportent une légitimité religieuse qui fragilise le discours conservateur du gouvernement
  • Les militantes kurdes introduisent une analyse intersectionnelle liant genre, ethnie et classe sociale

Cette diversité n’efface pas les tensions internes. Les désaccords sur le voile, sur la question kurde ou sur les stratégies face au pouvoir persistent. La force du mouvement féministe turc tient précisément à sa capacité à avancer malgré ces contradictions, sans attendre un consensus qui ne viendra pas.

La lutte des femmes en Turquie se joue aujourd’hui sur plusieurs fronts simultanés : juridique, numérique, religieux, ethnique. Chaque procès, chaque collectif, chaque prise de parole redessine les contours d’un féminisme qui refuse de se laisser enfermer dans une définition unique. Le mouvement n’a pas besoin d’unité doctrinale pour peser. Il lui suffit d’exister, visiblement, obstinément.

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